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Le démocrate-chrétien tessinois de 56 ans va présider le Conseil des Etats pendant une année. Parmi ses combats: son canton, le second tunnel routier du Gothard et les médias privés

Besoin de Sud. Dans la grisaille bernoise de novembre, et après un long et laborieux débat de commission sur le mode d’élection jugé anticonstitutionnel du canton de Schwyz, Filippo Lombardi a besoin de retrouver un peu de son italianité au moment du repas. C’est dans l’un des plus fameux restaurants toscans de la capitale, le Lorenzini, que le rendez-vous est fixé.

Le menu déposera dans l’assiette le soleil qui ne brille pas dehors: une salade de fruits de mer «qui rappelle la Méditerranée», des spécialités florentines et romaines, le tout généreusement arrosé d’un des meilleurs nectars tessinois: un Castello di Morcote «légèrement barriqué» 2008 de Claudio Tamborini, le vigneron de l’année 2012.

Le décor étant posé, faisons plus ample connaissance avec ce démocrate-chrétien tessinois, dont les rondeurs trahissent l’admiration qu’il voue à la philosophie du plaisir épicurien. «Je ne suis pas un ascète, j’aime croquer la vie à pleines dents», avoue-t-il en humant les effluves du prestigieux merlot qu’il a choisi pour accompagner le repas.

Agé de 56 ans, Filippo Lombardi accède ce lundi à la présidence du Conseil des Etats. «Je suis le quatrième Tessinois à occuper cette fonction», tient-il à souligner. Voici quelques années, personne n’aurait misé une châtaigne du Malcantone sur ses chances de devenir un jour président de la Chambre des cantons. A l’époque, ce sont ses excès de vitesse, les mésaventures de son permis de conduire, un accident sous l’influence de l’alcool en 2005 qui le propulsaient à la une des journaux. Il a été condamné après son accident, mais s’en est sorti sans peine privative de liberté. En cas contraire, sa carrière politique se serait interrompue abruptement.

Il assure en avoir tiré les enseignements. «La voiture n’était qu’un moyen de transport. Mais j’en faisais trop. J’ai fait des folies, dont je n’étais pas très fier. J’ai compris la leçon. J’ai renoncé à conduire pendant cinq ans et engagé un chauffeur à mi-temps. Je conduis peu moi-même aujourd’hui et j’ai une voiture hybride. Depuis cet accident, je n’ai même plus eu une amende pour stationnement illicite», confie-t-il.

Il n’a pas pour autant tourné le dos à la route. Au contraire. Plus que jamais, il défend une bonne liaison entre le Tessin et le reste du pays. Il est un des plus ardents avocats de la construction d’un second tunnel routier au Gothard. «Pas pour augmenter les capacités, car la Constitution fédérale l’interdit. Mais parce qu’on ne peut pas envisager de fermer l’ancien tunnel pendant trois ans pour le rénover sans offrir une solution de rechange sérieuse. A terme, je rappelle qu’il n’y aura qu’une voie de circulation dans chacun des deux tunnels», plaide-t-il.

«Ce projet est important et symbolique pour la réaffirmation de l’appartenance du Tessin à cet ensemble multiculturel qu’est la Suisse. La Confédération, je le rappelle, s’est construite autour du Gothard», poursuit-il. Le percement de cette seconde galerie routière ne fait toutefois pas l’unanimité au Tessin, et l’opposition ne se confine pas au camp rose-vert. «Il y a des voix minoritaires qui n’en veulent pas, c’est vrai. Mais si on votait maintenant, il y aurait 70% de oui au Tessin. On ne peut pas se permettre de fermer cette artère vitale», s’enflamme-t-il.

Quel message adresse-t-il aux Romands, qui voient dans cette construction routière une concurrence pour des réalisations telles que le nouveau contournement de Morges? «Je reconnais qu’il y a aussi des priorités dans d’autres régions, où il y a davantage de trafic qu’au Gothard. Mais le deuxième tunnel routier n’est pas une fleur offerte au Tessin. C’est le seul moyen d’empêcher l’isolement d’une partie du pays pendant trois ans. Et ce n’est que l’assainissement d’un tronçon existant», répond-il.

«Son financement ne compromettra pas les projets romands, que je soutiens. Le 4 décembre, nous ­allons d’ailleurs présenter une plateforme commune des milieux économico-politiques romands et tessinois. C’est la preuve que nous savons travailler main dans la main», poursuit le Tessinois, dont la sensibilité pour la Suisse romande vient de sa mère, d’origine fribourgeoise.

Cette plateforme commune devrait contribuer à rapprocher Romands et Tessinois, qui se comprennent moins bien depuis que, le 6 décembre 1992, ils ont exprimé deux positions très différentes à propos de l’EEE. Le Tessin avait dit non à l’époque. Notamment à cause de la forte pression de la Lombardie voisine. Celle-ci n’a pas diminué. C’est à cause de cette pression que Filippo Lombardi a déposé une motion visant à libéraliser les heures d’ouverture des magasins de 6 h à 20 h, qui a déjà été acceptée par le Conseil des Etats. «En Suisse, le commerce de détail ferme tous les jours à 18 h 30. De l’autre côté de la frontière italienne, les magasins sont ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dimanche compris. Nous devons réagir. Et cela concerne toutes les régions limitrophes du pays, pas seulement le Tessin», plaide-t-il.

Filippo Lombardi est surtout un homme de médias. Ancien directeur du Giornale del Popolo, il est à la tête de Teleticino, de Radio 3i et de la holding Timedia, qui chapeaute aussi le Corriere del Ticino et le Giornale del Popolo. Jusqu’à ce printemps, il était de surcroît le président de Telesuisse, la faîtière des télévisions privées du pays. Il n’occupe plus cette fonction mais a repris, à la place, la présidence de Publicité Suisse.

Quel regard porte-t-il sur le conflit qui a opposé les éditeurs de journaux à la SSR à propos de la publicité en ligne? «Aujourd’hui, la nouvelle frontière, c’est Internet, c’est Google, qui détient déjà la grosse part de la publicité en ligne en Suisse. La volonté de la SSR d’apporter une réponse suisse forte est légitime. Son patron, Roger de Weck, a cherché un consensus avec les éditeurs. Je regrette que cette démarche n’ait pas abouti pour des problèmes de rigidité et de détails. On aurait mieux à faire pour défendre les intérêts suisses face à la concurrence mondiale», analyse-t-il.

Il porte néanmoins un regard critique sur la SSR: «Elle s’est toujours montrée vorace. Je l’ai combattue loyalement, déjà dans le cadre de la loi sur la radio-télévision de 2007, qui ouvrait un certain nombre de portes aux diffuseurs privés. Elle a des contenus audiovisuels qui sont en grande partie financés par la redevance. Elle n’entre donc pas dans ce débat comme si elle était un acteur comme les autres. Elle a un avantage concurrentiel.»

A la riche palette de ses activités, qui vont de la défense des intérêts du Tessin à Berne à son engagement en faveur du tunnel routier du Gothard en passant par les médias, Filippo Lombardi ajoute un volet sportif: il est le président du HC Ambri Piotta, le club légendaire de la Léventine, dont il est originaire. «C’est presque une mission. Le club était au bord du gouffre et la région a perdu des centaines d’emplois. Il est toujours en difficulté et essaie de survivre. Je me bats pour lui. C’est un choix identitaire.»

Comme l’entretien a duré plus longtemps que prévu, Filippo Lombardi fera, à regret, l’économie du dessert. Mais pas celle d’un espresso, le temps, encore, d’aborder la multiplicité des mandats. Alors qu’il disait après son accident de 2005 qu’il allait les diminuer, il en avoue plus de trente sur son site. N’est-ce pas trop? «Peut-être. Mais à chaque fois que je lâche un mandat, on m’en propose deux. Et j’ai une certaine curiosité intellectuelle. Tout ce qui est nouveau ou difficile m’intéresse. Mais j’admets que je devrais apprendre à dire non.» Il pourra s’y entraîner au perchoir du Conseil des Etats.

le temps – 26_11_2013